valeurs aspectuelles (1)

LES VALEURS DES MODALITES ASPECTUELLES.

 

    -1 LA PROBLEMATIQUE DE L'ASPECT EN LINGUISTIQUE:

 

-1-1 L'étude de divers systèmes verbaux a conduit plusieurs linguistes à établir une typologie de langues : il y a des langues qui accordent la priorité à la notion de temps( temporelles), celles qui accordent la priorité à la notion d'aspect(aspectuelles) et d'autres qui amalgament les deux notions(aspectuo-temporelles).

-1-2 En linguistique générale , l'aspect est considéré comme une catégorie grammaticale au même titre que le temps et le mode; l'aspect a bénéficié d'un intérêt particulier dans les études linguistiques.

Ce fait a permis une abondance de termes et une divergence de points de vues ; pour cerner les contours de l'aspect et le séparer des autres catégories, la linguistique a conçu une méthodologie pour l'analyse du systéme verbal: une démarche sémasiologique et une démarche onomasiologique (1) •

Les linguistes ont opté pour la démarche sémasiologique dont le but est d'étudier l'unité linguistique à partir des oppositions paradigmatiques de signifiants et des combinaisons entre cette unité et les autres unités de la chaîne : c'est une démarche qui part du signifiant pour découvrir et aboutir au signifié (2) • Quant à l'onomasiologie, suppose des concepts et des universaux applicables à toutes les langues; elle part du signifié pour découvrir le signifiant (3) .Les limites de la démarche onomasiologique est d'imposer à un systéme verbal en général, et à l'aspect en particulier, des signifiés qu'ils n'ont pas.

-1-3 Si l'on définit l'aspect comme la "manière dont se déroule  le procés " (4) ; cette définition aura un caractère assez général et " laisse à désirer quant à la précision des moyens qui se chargent d'exprimer ce déroulement dans une langue  «  (5) ; c'est dans cette problématique que se situe le débat sur la nécéssité de distinguer entre un «  aspect grammatical «  et « un aspect lexical «  (6) , dans le premier cas, il s'agit d'alternances régulières qui font intervenir des listes fermées ( grammaire ) ; tandis que dans le second, il s'agit de dérivations faisant intervenir des listes ouvertes ( lexique) •

-1-4 Si le   « tmode de procés «  ne fait pas l'objet d'un choix de la part du locuteur, l'aspect grammatical, par contre ,en est un ; donc, comme l'ont fait remarquer M.Golian et A.Leguil (7) , l'aspect grammatical est considéré comme une «  modalité «   qui  «  exprime la manière dont se déroule le procés  . » (8) • A côté de cette définition générale, on trouve une définition plus restreinte et stricte qui rend compte des différents types d'aspect ( cf. accompli / inac­compli ) •

-1-5 Aprés l'opposition aspect / mode de procès ,il est convenable d'effectuer une autre opposition, à savoir: aspect et temps (9) • A titre de comparaison , il est à rappeler que la plupart des arabisants ont longtemps conçu le systéme verbal de l'arabe comme étant aspectuel (10) - combiné au temps - , tandis que les grammairiens arabes fondaient ce systéme sur la notion de temps (11) • La problématique du fonctionnement de cette opposition a été analysée par D.Cohen d'une manière explicite; partant d'une comparaison avec le systéme verbal russe, l'auteur a conclu que le systéme arabe est «  aspectif dans son fonctionnement fondamental (12) ensuite, l'arabe ne présente pas une double organisation ; son systéme est organisé pour exprimer de manière privilegiée l'une des deux notions, précisément celle de l'aspect, car, pour le temps , il est facile de voir que chacune des formes acc ou inacc , peut être située par le contexte dans n'importe quel rapport temporel avec le moment de l'énonciation" (13) .Si les langues à aspect, à travers une évolution, passent à l'expression du temps c'est parce que ces langues ont introduit dans leur systéme les valeurs de concomitance.

-1-6 Pour ce qui est du berbère ,L.Galand (14) a eu le mérite de suggérer une autre présentation; il a fait du préterit l'accompli(th.III) et de l'aoriste intensif l'inaccompli (Tb .11) ; quant à l'aoriste ( th.I) , L.Galand le considére comme une " forme neutre" (15) par rapport à l'opposition aspectuelle ; le remaniement de L.Galand consiste à appeler les thémes II et III , inaccompli et accompli afin de répondre à l'idée de " renouvelle ment de certaines formes verbales" (16) tel qu'il a été émis par D.Cohen et " l'appartenance du berbère au domaine chami to-sémi tique " (17) •

 

   -2 POUR DEGAGER LES VALEURS ASPECTUELLES PRESENTES DANS NOTRE PARLER : Nous avons jugé nécéssaire de nous conformer à l'analyse de F.Bentolila portant sur le parler des Aît Seghrouchen ( 18) :

- l'analyse consiste à opposer les valeurs des modalités aspectuelles l'une à l'autre pour former des classes homogènes; il se peut que la modalité aspectuelle puisse être accompagnée par l'une des modalités satellites.

- un syntagme verbal est susceptible d'apparaître dans un contexte ou dans un autre ; autrement dit, il peut assumer le rôle du premier prédicat de l'énoncé ( position libre selon F.Bentolila (19) ) d'une part, ou apparaître aprés au moins un autre prédicat ( position appuyée (20) ) de l'autre part.

-2-1 Les formes de la position libre:

Nous rencontrons dans cette position les formes du réel

-2-1-1 L’accompli ( th.III) :

Il présente le procés comme" achevé et le raméne à un point ponctuel" (21) , seules les instances énonciatives peuvent l'interpréter comme un passé, un présent ou un omnitemporel •

-2-1-2 L’inaccompli ( th.II) :

La est l'actualisateur de l'inaccompli; il le place dans le réel. L'inaccompli,selon L.Galand , indique le plus souvent le " procés habituel ou le procés en cours. Cette habitude ou ce déroulement peuvent se situer aussi bien dans un temps écoulé qu'au moment de l'énoncé: en d'autres termes, la précision temporelle est donnée par le contexte ou par la situation, et non par la forme verbale" (22) • Si on paraphrase L.Galand , nous pouvons dire que l'inaccompli exprime un procés non-achevé qui peut être présenté sous deux formes: itératif ou duratif, selon le contexte ou le sémantisme de la forme verbale :

                        valeur durative: la  ytaru                    " il est en train d'écrire "

                        valeur itérative :la  ytaru                    " il a l'habitude d'écrire"

                   (1.5) la tkkrn  mddn bkri              " les gens se lèvent tôt "

Si le parler veut exprimer la concomitance, le recours est fait à  ili " être " dans son emploi comme auxiliaire :

                    (3.5 ) la  tili  mayt sn la  tya jaj n  ccanta ••• " leur mère leur ayant mis dans leurs cartables ••• "

(14.10) mc lla la yxddm i l-idara •••   " s'il se trouve qu'il travaille à l'administration ••• "

Toujours au niveau de la concomitance, il y a lieu aussi de relever l'inacc. concomitant (la- II) et le non-concomitant (th.II sans préverbe) (23) ; le préverbe la  peut être considéré comme porteur du sens modal du réel :

                        (1.11) la ytsmun ay nn( a) agsγa        ‘’il ramasse ce qu'il a acheté ‘’

                        (2.3) la d issaγ aħuli ….

.                         la d itddu ttalb la   yγrrs i wħuli         "il achéte un mouton, et le Taleb vient l'égorger. "

(4) la bnnun alim , bbin d azggwar (24)         ‘’ ils construisent ( les meules de paille), ils coupent du jujubier ‘’

.2.1.3 accompli ( la + th.III) :

L’ accompli concomitant est dénoté dans notre parler par la - III , par contre le th,III est devenu narratif • Pour dénoter la valeur de l'omnitemporel , l'accompli concomitant se combine au verbe ili ’’être " à l'inaccompli, dans un contexte itératif; dans un récit, l'emploi de la -III " a dû amener les locuteurs à opposer toujours plus nettement au th.III nu la nouvelle forme , en réservant à celle-ci la concomitance ,état résultant d'un procés achevé, entrée réalisée dans un état" (25)

                

              ‘’ nous sommes arrivés au douar , nous avons entendu les  youyou et vu les lampes allumées "

                      ( 11.2) as nna la nqqim... "l'autre jour on était assis .. »

                       (12.1) as nna mi d 3aydx zi rrbad ( •••• ) la ddix mlaqqax d usaħafi (26)

                               " le jour où je suis  revenu de Rabat , j'ai rencontré un journali ste ••• "

Remarques: le verbe ili " être , exister " peut fonctionner comme verbe autonome ou comme auxiliaire (27) :

illa i fas                       ‘’ il est à Fès ‘’

illa iffγ                      " il est certainement sorti • "

ili est compatible aussi bien avec l'ace. qu’avec l'inacc. lui même peut être soit à l'acc. , soit à l'inacc. • parfois ili se trouve vidé de son sens et se comporte comme une modalité (28); s'il en est une, cette modalité - comme toutes les particules préverbales - ne peut être séparée du verbe; ce qui n'est pas le cas ici: parmi les éléments susceptibles de s'inserer entre ili et le verbe, nous relevons :

- un complément explicatif (C.E) :

(B 141) illa uryaz (la) yusy a3mmud. ‘’ l'homme est certainement muni d'un bâton •

 - une modalité négative :

                        (B.142) illa ur iddi γr  ckwila   " il n'est probablement pas allé à l'école. "

- un autonome ou un autonomisé :

                        (B. 143) illa  dlli idda ." il est certainement parti hier • "

- mc " si " :

(B. 144) illa mc inna ay ad ad as amzn lwraq.

"s'il avait dit ceci ils lui auraient certainement retiré ses papiers • "

Le mécanisme de dédoublement (29) de l'acc. semble être confirmé dans notre parler. La fréquence de la -III permet d'assigner à ce théme une place à part dans le systéme verbal des AIt Sadden , si le phénoméne d'intégration de l'ace. résultatif (th. III' ) (30) est définitif pour le touareg, notre la-III, ne disposant pas d'un thème spécial, a recouru à la ; tandis que  l’acc. simple ( th.III) s'est spécialisé dans la fonction narrative.

-2-1-4 L'accompli narratif : L'emploi et la fréquence de l'acc. (th.III) dans un récit d'événements vécus peuvent- ils être considérés , pour un parler donné , comme une   survivance d'un état ancien du parler ou une innovation?

 L.Galand pense , en réponse à A.Leguil , qu'  «   on trouve des innovations plus ou moins parallèles dans d'autres parlers, mais ça ne se recoupe pas exactement. Alors on a le sentiment que dans chaque région, ou bien on n'a pas eprouvé le besoin d'ajouter, ou alors, là où il y avait peut-être des insuffisances dans le systéme , on a colmaté" (31) .

L'ace. (th.III) a " détrrôné " l'aoriste (th.I) , en se substituant à lui ,de ses fonctions qui sont celles du récit. Ce qui est à signaler c'est que le couple ( III - la-III) a gagné du terrain au détriment de son homologue (I- III) , fort utilisé dans les parlers berbères du Maroc central ; autrement dit ,l'aoriste n'est plus utilisé dans les séries enchaînées, son remplacement par une série d'acc. narratifs est la conséquence d'un dédoublement ou d'une scission de l'acc. en acc. simple (32) et acc. concomitant (33) •

Dans notre corpus l'acc. est devenu courant et fréquent, par contre les textes d'A.Basset de la fraction des Art Amar fournissent encore des aoristes narratifs :

(321) llant (III) lli ist, lahl nns ladurnt.(III) as i y amna ħmmu; γrsnt as (I-III) i yut n tfullust ynt as (I) binssis , yni (I) ••• ; tkkr(I-III) Xdija, tddz( I-III) Lħnna , .tY as t (I) i ifassn d ixf, .tY as (I) tazult . tasY(I) I3ban nns  d  icrwidn ,tsikk asn (I-III) ssabun ••• (34)

            « A ce moment-là ses parents entouraient Yamna Hmmu ; elles lui ont égorgé une poule, elles lui ont préparé

             la bouillie (de l'accouchée) , elles ont fait ••• ;hdija pile du henné, lui en met aux mains et à la tête; elle lui

              met de l'antimoine aux yeux, elle prend les vêtements et les chiffons ( de l'accouchée) et les lave.

(347) alli(y) ur-rin iqqn asn (III) dd3ut , iddu (I) ; as l-ħkam qrrdn dat l-qadi , ibdu(I) γif sn s

            txant d nnfqt (35)

            " Comme ils n'acceptaient pas, il leur fit savoir qu'il allait les traduire en justice et il s'en

            alla; le jour de l'audience, ils se mirent à genoux devant le cadi; il rendit le jugement lui

             enjoignant de lui donner le foyer et l'habillement"

 A SUIVRE

Ahmed Bououd , université Hassann II Casablanca

bououd1@yahoo.fr

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Dernière mise à jour de cette page le 29/06/2009

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