les verbes opérateurs en tamazight : analyse syntaxique, GRL, 18 mars 2002, université hassan 2 , Ben M sik , casablanca , à paraître

                                                 Les verbes opérateurs en tamazight : analyse syntaxique .

 

I – Préliminaires :

   Il y a lieu d’opposer la subordination  ( ou hypotaxe ) à la coordination et à la juxtaposition  (ou parataxe ) : une phrase est dite «  subordonnée à une principale «  quand «  elle y est incluse « ; elle recoit sa fonction de celle qui la domine ; par ailleurs , une phrase est juxtaposée quand elle n’est pas liée par un subordonnant fonctionnel ( conjonction ou pronom ).

En tamazight , comme dans d’autres langues , la juxtaposition occupe une place importante dans la syntaxe de la langue ; elle permet d’aligner deux propositions sans marquer le rapport de dépendance où le «  sens implique une subordination mais où n’existe aucun subordonnant (…) , » (F.Bentolila , p.283) ; autrement dit , la dépendance peut être explicite , c’est-à-dire que le rapport est marqué par un subordonnant ; ou bien , elle est implicite ; c’est-à-dire sans subordonnant et où le lien est indiqué par la rupture intonative et l’absence de la pause ( S.Chaker , 417).

   Cette étude est consacrée aux verbes opérateurs qui , selon  M.Gross ( p.62) , «  peuvent avoir pour complément un prédicat (sv)  à l’infinitif , ou bien une proposition entière introduite par la conjonction de subordination « que «  « .Pour le tamazight , il faut retenir de cette definition , la distinction faite entre un complément simple ( expansion directe et/ou indirecte ) et le complément complexe ( le prédicatoîde).

A la lumière de ces définitions , on peut subdiviser la classe des verbes de tamazight en deux sous-classes :

- une classe admettant  ad- verbe comme expansion et

- une autre classe où les verbes n’obéissent pas à cette condition.

 II – les verbes opérateurs :

    La dépendance de SV2 ( subordonnée) par rapport à SV1(principale) s’articule au tour des critères suivants :

- la coréférence ou la non-coréférence des marques de la personne ,

- l’intonation ,

- le test de la négation ou de l’interrogation pour SV1 ,

- l’insertion de la particule ay «  support de détérmination « 

            1- les verbes qui exigent l’identité des agents de SV1  et de SV2 ( co-référents ).

                   (1) issn ad ixummr «  il sait jouer « 

                   (2) ur issin ad ixummr «  il ne sait pas jouer « 

                   (3) is issn ad ixummr ? «  est-ce-qu’il sait jouer ?  « 

Ad-SV2 a le même comportement syntaxique qu’une expansion nominale ( complément d’objet ) , c’est-à-dire que l’expansion prédicatoîde ( subordonnée) peut être remplacée par un nom ; cette possibilité de commutation est valable aussi bien pour SV2 ( ad-I , ad-II ) que pour SV2( lla-II) :

                  (4) issn ad issnw  «  il sait faire la cuisson « 

                  (5) issn i wsnwi  «  ………………………… »

                  (6) ibda la y-ssnwa aγrum «  il a commencé à cuire le pain « 

                  (7) ibda asnwi uγrum          «  ………………………………. »

Si on introduit une préposition devant le nom asnwi , le verbe bdu gardera son premier sens

                  (8) ibda s usnwi uγrum  «  il a commencé par cuire le pain « .

On peut avoir , aussi , une expansion nominale après le SV2 ; qui est anticipée quand elle est introduite par une préposition :

                 (9) issn ad ixummr takurt «  il sait jouer au foot-ball « 

                 (10) issn i takurt a s tt ixummr «  ……………………. »

 Ou la particule ay dans une focalisation :

 

                 (11) takurt a mi-g-ssn ad ixummr «  c’est au foot-ball qu’il sait jouer « 

Les agents de SV1 et de SV2 peuvent être non-coréférentiels dans une interrogative indirecte ; notons l’apparition de la variante da ( lla-II) dans un contexte négatif :

                  (12) snx is da y-txummar takurt «  je sais qu’il joue au foot-ball »

                  (13) ur ssinx may tra  «  je ne sais pas ce qu’elle veut « .

              2- la marque personnelle de SV1 et SV2 est différente ou identique :

a- les verbes dont les agents de SV1 et SV2 sont identiques :

    Le verbe ttuty «  tomber « , non pas suivi de ad-SV2, mais d’un accompli (th-III) ou d’un accompli concomitant , fonctionne comme opérateur :

                  (14)ittuty imrd «  il est tombé malade « ( thème de l’accompli , th-III) ,

                  (15) ittuty la y-tiri «  il est tombé amoureux «  ( thème de l’inaccompli , th-II ),

                  (16) ittuty la y-ssni t  «  il s’est avéré qu’il le connaissait «  ( thème de la-III ).

Il en est de même pour le verbe wpl  «  être fatigué , être las «   :

                  (17) wp l x tqra x  «  je suis las d’étudier « 

                  (18) wp l x tra3a x rra t «  je suis las de chercher la tranquillité « 

Pour les verbes de type iri  « vouloir «  , iγi « pouvoir « , ffγ «  sortir «  ( …..) , ils acceptent l’insertion du subordonnant bac «  pour , pour que « , soit seul , soit employé avec ad , c’est-à-dire qu’ils se trouvent en co-occurrence.

                  (19) ira ad isγ tamazirt  «  il a voulu acheter un terrain « 

                  (20) iffγ ad iswunfa  «  il est sorti se reposer « 

                  (21) iffγ bac ad iswunfa  «  …………………. »

Le subordonnat  bac est exclu de la serie des verbes : issn , ibdu … ; on ne peut avoir :

                ?(22) issn bac ad ixummr takurt .

Les verbes aj «  laisser «  , iyy «  faire «   ….. ; quand il y a une expansion directe figurant après le SV1 , peuvent facultativement co-oc curer avec bac

                  (23) iyy aman (bac) ad pmun  «  mets l’eau ( sur le feu) pour qu’elle chauffe « 

                 ? (24) iyy ad pmun waman  «  mets l’eau à chauffer « 

Bac est exclu de la structure (24) ; ainsi bac peut servir de critère syntaxique contribuant au classement des verbes opérateurs en sous-classes :

- une classe admettant bac sans alterer ni la syntaxe , ni la sémantique de l’énoncé ;

- et une autre classe n’obéissant pas à cette restriction.

        Ces quelques remarques nous permettent d’écarter l’hypothèse qui voit dans ad une conjonction , ou un «  élément fonctionnel marquant la subordination de la proposition qu’il l’accompagne et ceci surtout lorsque le rapport de celle-ci avec la proposition qui la précède est sensiblement le même que celui qu’exprime le fonctionnel BAC (+ad ) «  pour que «  ( T.G.Penchoen p.229).Or , bac est exclu de (24) et ad ne peut être «  tenu pour une conjonction(…) si c’en est une , elle donne lieu à discussion (..) ( L.Galand , seminaire E.P.H.E, section IV, Paris , 23 janvier , 1987 ).

Ainsi , s’il y a une subordination , alors elle se trouve impliquée et subsumée par la nature modale des verbes ; l’expansion ad-aoriste ne peut pas commuter avec une autre forme verbale ( thémes I, II ,III ).En plus , ce qui renforce l’idée de dépendance entre SV1 et SV2 est la présence d’une «  intonation unitaire « , en «  supprimant la pause , on subordonne la deuxième partie à la première (….) .La particule et l’aoriste prennent ainsi très souvent une valeur finale , qui vient parfois préciser un autre élément ( bac). «  ( L.Galand ; continuité et renouvellement , p.301).

Aj «  laisser « fonctionne de la même manière que iyy «  faire « ; sauf que aj admet une expansion prédicatoîde verbale dont le SV2 est à l’accompli (thIII) ou à l’accompli concomitant ( lla-th-IIII).

                     (25) ujji x t imrd «  je l’ai laissé malade « 

                    (26) ujji x t la y-mrd  «  je l’ai laissé malade « .

Ici , même si le sens est le même dans les deux énoncés ((25) et (26)). ; le dernier dénote un accompli concomitant ( lla-accompli ) , c’est-à-dire l’entrée dans l’état.

Aj  peut admettre aussi une expansion prédicatoîde à noyau nominal :

                    (27) ujji x d apzzud   «  je lai laissé nu « 

Quant au verbe ini «  dire « , son comportement syntaxique et sémantique est différent des autres  verbes opérateurs : quand les agents de SV1 et de SV2 sont identiques , le verbe ini traduit , dans ce cas , le sens de «  avoir l’intention de « :

                    (28) nni x ad safr x ida  «  j’ai l’intention de voyager aujourd’hui « ;  avec ce sens , la place de ur ( adverbe négatif) reste indifférente ; il peut nier aussi bien le SV1  que le SV2 sans pour autant opérer un changement sémantique .

                   (29) ur nni x ad safr x ida  «  je n’ai pas l’intention de voyager aujourd’hui « 

                   (30) nni x ur tt-safar x ida  «  ………………………………………………… »

b- SV1-SV2 ont des agents différents :

     Ces types de verbes sont appelés «  impersonnels «  formant une «  classe des SV  dont le  complément explicatif . » ( F.Bentolila , p.301) ; cette classe des verbes comme ixss  «  il faut « , qqn «  il est nécéssaire «  yuf «  il vaut mieux «  , ilzm «  il faut « , tffu «  se trouver «  …..

Ixss en tant que SV1  accepte une expansion nominale ( directe ou indirecte ) ou un pronom personnel régime indirect ; pour ce qui est du prédicatoîde ad-SV2 , les exemples sont abondants dans notre corpus ( A.Bououd , grammaire et syntaxe d’un parler berbere  du maroc , parler des ait sadden , Paris  , 1990) :

                     (31) ixss l-wapd ad iffγ tamazirt d y-annay … » il faut que la personne quitte le

                              Pays pour qu’elle découvre … »

                     (32) ixss ac a-ttisin t bi-anna , luqt a , kulci la y-mqadda … » il faut que tu 

                             Saches que tous sont égaux , aujourd’hui… »

 

                    (33) ixss iyi talwrqat a s tt id awy x di s nnit «  il faut que j’apporte le document

                            En question , immédiatement « 

                    (34) ixss ra3a wnna γr mi g-lla l-qanun nn s  . «  il faut chercher quelqu’un qui est

                            En situation régulière.. »

Remarques :

 - ixss peut être suivi , non seulement par ad-I , mais aussi par un impératif–aoriste (34).

- il est à signaler la présence de l’indicateur du thème l-wahd (31) talwrqat(33) comme expansion de SV1 et que les deux énoncés (31 et 33) ont pour variantes , respectivement , (35) et (36) :

                  (35) ixss  ad iffγ l-wahd tamazirt ad y-annay…

                  (36) ixss iyi ad awi x talwrqat di s nnit…

 

-Le verbe ixss peut se présenter à la forme participiale en énoncé focalisant :

                 (37) aryaz a s ixssn i tmtut a  «  c’est un homme qu’il faut à cette femme . »

-Il est aussi introduit par unmot interrogatif :

                  (38) ini yi m(a) a c ixssn dγi ? «  dis-moi ce qu’il te faut maintenant ? »

 -quant à la négation , elle est préférable qu’elle soit portée sur le SV2 :

                 (39) ixss ur ithada ay-nna ur iyyin wi nns  «  il ne faut pas qu’il touche

                         A ce qu’il ne lui appartient pas . « 

Et non pas :

                  (40) ? ur ixss ad ithada……

    La seule particularité du verbe af «  valoir mieux « est d’être suivi par les subordonnants mc « si » ou is «  que « . 

                  (41) ur ssinx ma γa yyx uyf mc ur kllif x s uy-nna ur ssin x.. «  je ne saurais quoi

                          Faire , il vaut mieux que je ne me charge pas de ce que je ne connais pas … »

Le SV2 peut être à l’inaccompli :

                 (42) yufa tt inn la tsffar «  il l’avait trouvée vide « 

   Qqn «  il est nécessaire « admet une expansion nominale directe et ad-I :

                 (43) iqqn iyi ad asi x rrhil  «  il est nécessaire que je déménage « 

                 (44) iqqn iyi rrhil  «  le déménagement est nécessaire « 

   les verbes tffu et ttuty , équivalents sémantiquement dans un contexte déterminé , ont le sens de «  il s’est avéré  que « :

                 (45) itffu la y-ssn 3li  «  il s’est avéré qu’il connaissait Ali . »

                 (46) ittuty la y-ssn 3li . «  …………………………………… »

 

III- Conclusion :

  

    Notre étude s’est voulue être un inventaire d’une classe des verbes opérateurs , en tamazight , sur la base de la co-référence et de la non-co-référence des agents des SV1  et des  SV2 ; notre analyse demeurera incomplète     si notre intérêt ne s’étendrait  pas à une autre classe de verbes , en l’occurrence , les verbes semi-auxiliaires :qqim ,kkr , bdu , ttux , ddu , daba …(cf.http:/bououd.e-monsite.com  ) … ; qui est , lexicalement , limitée et à la spécificité d’associer un SV2 et un verbe semi-auxiliaire pour constituer un prédicat complexe  en ayant pour expansion ad-I ,al-II, lla-III ; et en même temps , réserver un traitement spécial à is qui assume le rôle d’une subjonction complétive et d’un subordonnant fonctionnel introduisant une proposition causale.        

                    

                   A.Bououd , Université Hassan II , Ain Chock  Casablanca.

                    Bououd1@yahoo.fr

                    http://bououd.e-monsite.com

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Dernière mise à jour de cette page le 02/07/2008

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