le langage de la femme amazighe : structures linguistiques , symboliques et esthetiques

                   Le langage de la femme amazighe : structures linguistiques ,symboliques et  esthétiques .

 

 

 

I-Introduction : La femme amazighe participe , de prés ou de loin , à la vie symbolique de  sa communauté : fêtes , cérémonies de noces , de mariages , les funérailles …. ; elle est :

- le vecteur essentiel dans la sauvegarde de la langue et de la reproduction de la culture amazighes .Chaque individu , depuis son jeune âge , pour construire un «  monde représentationnel  » puise dans les légendes , les coutumes , les croyances , les habitudes qui lui ont été légué par la mère , dans ce sens , on parle de la langue et de la culture maternelles  pour mettre l’accent sur le rôle prépondérant de la mère dans la formation et la constitution de l’identité de son enfant .

- la transmmetrice  des significations , symboles , valeurs qu’elle attribue aux objets , aux choses et à la connaissance du monde qu’elle fait passer à son enfant .De là , la mère assu –me des fonctions sociale , éducative et historique consistant à prendre en charge la préservation  de la culture et de la langue qu’elle inculque aux générations futures .

- la porteuse de valeurs gardiennes de repères identitaires , génératrices de nouveaux modèles et de nouvelles formes d’existence dans la société .

 

II- Structures linguistiques : la femme amazighe a contribué au conservatisme de certaines formes linguistiques , menacées d’extinction , c’est la cas de l’aoriste enchaîné dans une structure narrative .

  a-la morphologie : à propos de la morphologie verbale , il faut noter l’usage de l’aoriste enchaîné et sa survivance dans les récits narratifs en tamazight .Dans un passage des textes des aït Sadden (A.Basset) , on constate la présence des thèmes de l’aoriste , au lieu  des thèmes de l’accompli  très fréquents chez les locuteurs de la jeune génération  .

 

        (321) llant ist lahl nns la durnt as i yamna hmmu , vrsnt as i yut n tfullust , ynt as binssis ,

                 

                   ynt …., tkkr xdija , tddz lhnna , tyast  I ifassn d ixf , tyas tazult, tasy Io bann  nns d

                   

                    icrwidn  , tsikk asn ssabun .

                    

                     A ce moment là , ses parents entouraient Y.Hammou ; il lui ont égorgé  une                    

                      Poule , elles lui ont préparé la bouillie de l’accouchée , elles ont fait ceci….

                       Khadija pile du henné  , lui en met aux mains  et à la tête ; elle lui met de

                      L’antimoine aux yeux , elle prend les vêtements et les chiffons ( de l’accouchée)

                      Et les lave.

On relève donc des formes à l’accompli ( llant, durnt ,) , des formes à l’aoriste ( ynt as , ynt , tyas , tasy ) et des formes homonymes accompli-aoriste ( vrsant as , tkkr , tddz , tsikk )

La forme de l’aoriste est encore attestée dans quelques contextes de chants  où le verbe prend une valeur optative  ou injonctive .

            

           (B.154) ak iyy d awtul , yiyi d lbazz

                         …qu’il te transforme en lapin et moi en faucon .(A.Bououd)

 

 b-le lexique : avant de traiter de la question des tabous linguistiques, il est  légitime de poser certaines questions :

 

 

 

-quelle est l’image de la femme que nous renvoie le système linguistique d’une communauté donnée ?

-quelles sont les différences qui opposent le discours des femmes et celui des hommes ?

-quelles explications peut-on donner à la discrimination sexuelle              à travers la langue ?

 

Dans toutes les langues du monde , il y a des mots et des expressions  qui sont frappés d’interdiction  ou de tabous , et se trouvent exclus de l’usage commun de la langue .Ce sont alors des mots ou des expressions sur lesquels on passe sous silence  par pudeur ou par crainte.

Il y a .aussi des tabous qui sont appliqués plus qu’aux femmes qu’aux hommes , et il y en a aussi ceux qui témoignent des traces de la mutilation de la parole de la femme .

La femme , dans certaines tribus amazighs ( Aît Sadden , Aït Hdiddou ) , n’a jamais essayé de prononcer le nom ou le prénom de son mari ; comme substitut , elle emploie en adresse indirecte : aryaz «  homme » , aryaz inu «  mon homme , mon mari » ; ou bien ,  le prénom du fils aîné , ou alors le vocatif neutre hawa  «  celui-là » ; tandis que les hommes appellent leurs femmes par leurs prénoms .S’agit-il du respect ou de l’inégalité des sexes ?.C’est pourquoi la femme ne pourrait pas considérer son époux comme son égal et donc ne pourrait pas l’appeler de son propre prénom , afin d’opérer probablement une distance sociale la séparant de l’homme .

Ainsi , la femme amazighe arrive soit à restreindre de plus en plus le vocabulaire , soit à le renouveler , elle use des figures telles que la métaphore , l’atténuation et l’allusion .La dimension sociale  apparaît dans la transformation et la charge sémantique qu’on attribut , quelquefois , aux mots par bienséance et pour être en conformité avec les usages .Il n’est pas convenable de parler en société d’actes réputés grossiers ou déshonnêtes , il est recommandé d’éviter l’utilisation des mots et des expressions bannis et exclus du vocabulaire des gens bien élevés .

Le verbe bcc «  uriner , pisser  » n’est pas en usage dans la bonne compagnie , il a été remplacé par bwl « uriner » qui est moins vulgaire et moins choquant que son homologue amazighe ; la racine bcca , abcic , renvoie au sexe de l’enfant avant la circoncision (M.Chafiq) ; de même que pour le lieu de pisser , on lui a préféré des termes comme لميضا   

Ou  بيت لما ; l’emprunt à une langue étrangère , en l’occurrence l’arabe , atténue plus ou moins la brutalité de la chose qu’on veut exprimer ; il joue ainsi le rôle d’euphémisme .Le vocale dwa «  médicament  » est victime des images qu’il évoque comme la piqûre , la nausée , la douleur , la maladie …il y a eu tendance à le remplacer par son synonyme asafar , moins pénible  , plus discret  et qui n’inquiète pas le patient , ni le terrorise .

L’imaginaire populaire a beaucoup alimenté le registre des tabous concernant les animaux – investis de pouvoirs magiques - , les lieux et les matières inspirant la peur et dont la transgression entraîne un châtiment  surnaturel  comme le cas du hibou , du corbeau , du singe , du cimetière , de la cuisine , de la suie et des cendres .

Il en a été de même pour les jurons , les expressions blasphématoires , et le registre sexuel qui constituent un corpus important   des tabous linguistiques , les plus employés par les hommes et qui sont malsonnants et mal-ressentis dans la bouche d’une femme . (ex : axbu  désigne métaphoriquement le sexe de la femme , zntiti , issu de zntet , azntit , est défini comme le coureur de jupons .

Pour ce qui est des défauts et des infirmités physiques , c’est le domaine le plus exposé aux interdits comme amjud , adrdur ahizun , azlmad …pour ne citer que ces mots ; ajouter à cela des interdits d’ordre religieux , rituel et magique qui se sont étendus à la mort , l’amour , le désir , la sexualité ,  les odeurs corporelles .et les excréments .

A la lumière de ce qui vient d’être dit , on doit reconnaître à la femme amazighe sa modeste

Participation au renouvellement du lexique et à l’effort entrepris pour la création  , l’extension du sens attribuée  aux nouvemots .

Exemples :

        -tarda : -action de laver , lavage .

                    - une indemnité versée au mari trompé par sa femme ,

                    - règles menstruelles .

         -gis tarda : veut dire une femme qui a ses règles .

         - tinit ( pluriel.tinitin) son étymologie renvoie à la reine - déesse tannit (M.Chafiq.p.83) .           ainsi , de la fertilité et de la fécondité , le mot a évolué pour exprimer l’envie et tout        

             spécialement l’envie de la femme enceinte .

 

-         le langage enfantin, daduc «  marcher  » , taotta «  porter sur le dos « , diddi «  plaie  .

Pourquoi donc la femme ne peut-elle prononcer les mots des registres sexuel et argotique qui sont de création, essentiellement et purement, masculine ?

1-     peut-être, parce que la femme est tenue responsable de la transmission de la langue maternelle, cette langue qu’elle veut être normée, purifiée et standardisée ; et de la sauvegarde des valeurs sociales, culturelles et éducatives qu’elle passe à sa progéniture .2-de même, les attentes morales sont plus fortes et plus coercitives à l’égard de la femme, ce qui la pousse à utiliser des formes de prestige, socialement, marquées.

3-le respect des tabous, le maniement de certaines figures de style, comme l’euphémisme, et le recours au langage châtié, constituent les composantes de la structure de la politesse d’une société ;ce qui implique que la femme est censée être plus polie que l’homme .

 

c-quelques genres de la litterature orale : à côté des plaintes funèbres , des nénies , des danses et chants de mariage , il existe d’autres pratiques à caractère oral :

 - la berceuse : domaine lié , étroitement et quasi-exclusivement , à la sphère féminine ; elle est le fait de bercer et de calmer le nourrisson ; elle est ,aussi , le reflet de l’histoire et de la culture des sociétés où elle est en usage : ses formes , ses strophes , ses refrains , ses onomatopées , sa mélodie , son rythme , et ses sonorités anesthésissent l’enfant et le préparent au sommeil .la voix demeure le moteur essentiel créant des liens affectifs entre la mère et l’enfant.

La berceuse , en plus de son contenu sociologique , psychologique et éducatif , elle se présente comme un monologue intérieur de la mère évoquant sa situation , ses souvenirs et ses aspirations devant un nourrisson qui ne maîtrise pas encore la langue de l’adulte et les rouages de la société restreinte où i l est tenu vivre .

  Exemples :

 

           -atas atas a mimmi ( amazighe)

            - nanni nanni yak annum ( arabe)

            - ninni ya moummou ( arabe)

            -ninna nanna( italien)

            -nana nana( portuguais)

 

-         Le conte : les contes de fées et autres contes populaires sont le plus souvent le fait des femmes qui , traditionnellement , les transmettent de génération en génération ; patrimoine réservé et conservé par les femmes qui ont pour rôle , outre de sauvegarder et de  propager cette tradition orale , mais aussi de composer , de relater et de créer de nouvelles histoires .Elles sont des artistes comparables à nos aèdes et aux  troubadours .

 

-         les  proverbes : comme , les contes , les berceuses , les devinettes , les proverbes font partie de cette culture orale , précieusement , conservés dans la mémoire collective et transmises ensuite , de génération en génération , par les femmes .En plus de sa valeur  socioculturelle , le proverbe demeure un outil pédagogique efficient pour enseigner la langue amazighe . ;

    

           exemple :

                              ic d tawit a ixlan zzawit  «  en donnant plus qu’il n’en faut , on se ruine . »

 

 

III-Srtuctures symboliques et sémiologiques :

 

a-      Tifinagh : l’écriture Tifinagh a une graphie aux formes géométriques simples , présentée comme des lignes rectilignes et rondes ; et des fois , avec des barres , des cercles et des  points : 0 «  r » , I «  n »  . «  a  » ;  ce sont encore les femmes qui transmettent cette forme d’écriture à travers des supports très variés : le tatouage , les motifs du henné , les tapis , les bijoux , la broderie , la poterie …, c’est-à-dire , l’art  amazighe .

b-     Le tatouage : est une écriture symbolique gravée sur et dans la chair de la femme ; il est pratiqué dans la société amazighe  , malgré son interdiction par la  loi coranique ; cette restriction religieuse a été palliée en substituant au tatouage , progressivement , le henné . ; on attribue au tatouage deux fonctions principales : l’une est protectrice , l’autre est esthétique .

-         la fonction protectrice comporte au moins trois dimensions :

·        magique : le tatouage sert de lien direct entre le support corporel (i-e la peau)et les puissances extra-naturelles et maléfiques en préservant son porteur des mauvais esprits et de la malchance

·        médical : ses bienfaits est d’être préventif , prophylactique et curatif .

·         identitaire : le tatouage confère à son porteur la marque de son identité tribale et son appartenance .clanique

-         la fonction esthétique considéré le tatouage comme ornement et symbole d’un érotisme suggestif où chaque trait , chaque cercle , chaque motif a une lecture ..

Sur le front , il rapproche et allonge les sourcils ; il masque les imperfections du visage en s’attribuant le rôle d’un fonds de teints .

Du menton au coup, il dissimule les rides comme le fait un anti-rides .Jusqu’aux seins ou au nombril , il suggère des voluptés cachées .Sur le visage , il fait office d’un masque érotique .

  

    c-le henné : l’art du henné est un mode de transmission d’un savoir culturel et symbolique , il fait partie intégrante de la vie traditionnelle des sociétés qui le pratiquent..Sa particularité est de véhiculer un double langage : celui de la séduction et de la magie à travers les différents rituels . Il s’est développé par les soins de la femme qui l’utilise à la fois comme parure de   séduction et d’embellissement qu’elle porte sur une grande partie du corps .

Ses symboles et ses motifs sont essentiellement floraux , avec une référence à la tradition arabe ; on retrouve souvent les formes suivantes : le cercle , le point , le croissant lunaire , le triangle ….

Le henné est apprécié pour ses propriétés odorantes , ses valeurs médicinales et ses vertus thérapeutiques , il est l’arbre du paradis dans l’imaginaire populaire .On lui reconnaît la possibilité d’être un colorant corporel et capillaire tout en étant un fortifiant pour les cheveux , le cuir chevelu et la peau .

Il est conçu pour être indiqué comme antiseptique , détruisant les bactéries ; antisudoral pour combattre la transpiration excessive , et antifongique pour traiter les mycoses –champignons -.

 

IV- Structures esthétiques : on se limitera ici à inventorier certaines pierres et plantes médicinales utilisées , par la femme amazighe , dans les soins corporels .

-         le maquillage :

·        le gassoul , sorte d’argile qui fait office de champoing ,

·        le khol , poudre d’antimoine , pour le maquillage des yeux ,

·        le souac , écorce à mâcher , pour colorer les lèvres et les gencives ,

·        hammou tan-tan , poudre obtenue à partir de l’argile rouge –la brique -, pour colorer en rouge les jougs ; il fait office du fonds de teints .

 

-la phytothérapie : elle se fait par infusion ou décoction , on relève quelques plantes avec leurs caractéristiques bienfaitrices :

              * feuilles de basilic : calmant et digestif ,

               *têtes de camomille : apéritive et antalgique ,

               * écorce de canelle : tonifiante et stimulante ,

               * feuilles de menthe : digestive et tonique du système nerveux , 

               * feuilles de persil : stimule la circulation sanguine ,

               * feuilles de verveine : sédatif ,

               * d’autres plantes officinales comme le marrube «  marrioua  » , l’aunée «  makaraman « , le sainbois «  alzzas «  ,  participent  à la cosmétique et au bien-être de la femme amazighe .

En matière de recherches en lexique amazighe , il faut noter l’absence quasi-totale d’une base de données des plantes médicinales : aromatiques , alimentaires et toxiques , avec une liste de noms scientifiques , une description botanique , une composition chimique et pharmacologique afin de faciliter l’utilisation thérapeutique .

 

-         les bijoux : comme la fibule , le bracelet , les boucles d’oreille , la chevillière  ont des fonctions diverses :

·        sociale : ils définissent  et distinguent le statut social de la femme qui les portent,

·        économique : selon les saisons agricoles , ils peuvent être capitalisés ou décapitalisés,

·        magique : ils protégent  ,en tant que talisman , contre les mauvais génies ( exemple de la main de Fatima ou lxmissa ) .

       

  -  la poterie :  cet art de terre est très lié à l’activité féminine : seules les femmes possèdent la dextérité et l’habilité pour fabriquer les poteries destinées aux besoins domestiques comme l, les anaphores , les plats , les marmites …La matière  ,  servant à confectionner les ustensiles et les meubles pour la décoration ,   est  faite à partir de    l’argile , de la terre ocreuse , de la laque et du bitume .

    - la tapisserie :   le tissage est considéré  comme l’œuvre exclusive de la femme ; elle confectionne les djellabas , les couvertures , les tapis où on retrouve toute la symbolique amazighe , à l’exception de la représentation de l’être humain .

 

-         la vannerie :  la femme excelle aussi dans la confection d’articles tressés à l’aide des brins d’osier , de jonc , du palmier nain pour fabriquer les nattes , les sacs , les chapeaux ….

-         Les huiles de message :  on note l’utilité de l’arganier et de l’olivier et leurs propriétés diététiques et médicinales  .

 

V- CONCLUSION :

 

Le tatouage , le henné , le tifinaghe constituent des formes d’une communication simple et variée dans sa dimension et sa combinaison ; ces différents canaux sont l’expression d’un art véritable et créatif , et d’un héritage qui fait partie de la culture amazighe en particulier , et de la culture marocaine en général .Ces formes méritent d’être conservées et collectionnées  dans des lieux construits à cet effet pour les transmettre à des générations futures .

Au terme de cette présentation , serait-on en droit d’avancer l’hypothèse stipulant l’existence d’un code spécifique fait par les femmes et pour les femmes amazighes , et qui leur permet de se parler entre elles  , de leur intimité , de leur sexualité et de leurs sentiments profonds ; ceci , dans un vocabulaire reflétant leur vie quotidienne et leur propre vision du monde , avec une grammaire respectant scrupuleusement la norme mise en place.

 

                                                            Ahmed Bououd

                                                             Faculté des lettres , Ain Chock , Casablanca .

 

Bibliographie :

 

Basset , A.(1963) , textes berbères du Maroc (parler des Aît Sadden ) , imprimerie nationale , Paris , librairie orientaliste Paul Geuthner .

Bououd ,A.(2004) , évolution ou écart : l’accompli narratif , standardisation de l’amazighe , CAL-IRCAM , Rabat .

Bououd ,A. (1990) , grammaire et syntaxe d’un parler berbère .Aît Sadden (Maroc) , doctorat de linguistique , Inalco , Paris .

حمدم   شفيق  اادارجة  اامغربية     .اارباط .1999.

Searit,S., le tatouage chez la femme berbere marocaine (dessins ) , études et documents berberes , n° 10 , 1993 , pp 31-45.

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