La poésie de l’absence : du réel au non réel.
I-Introduction :
La poésie, comme genre littéraire est très ancien et a des formes variées : versifiées ou en prose ; elle donne l’importance à la « forme », c’est à dire au signifiant. Etymologiquement, Le mot poésie signifie « faire, créer » ; le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives ( cf. le troubadour, le barde et l’aède).Elle est la plus importante expression littéraire de l'humanité, elle a su profiter de la musique pour utiliser le rythme à des fins de mémorisation et de transmission orale.La poésie amazighe de tradition orale est chantée , accompagnée d’ instruments musicaux , individuellement ( tamawayt , tamdyazt ..) ou collectivement (ahidous)–
II-Cractéristiques :
1-Sur cette poésie orale, les études se sont focalisées sur la chanson et ont contribué aussi à la spécificité et à l’émergence de la pratique chansonnière dans le domaine artistique et culturel de l’amazighe. La parole chantée se trouve alors liée sinon adaptée à la musique , à titre d’exemples , nous citons : Brel , Brassens , Prévert , Piaf , Trenet , Ravel…..pour la langue française ; les paroles de la poésie arabe ont été chantées par Oum Kaltoum , Marcel Khalifa , Kadim Essaher qui ont repris respectivement les poémes de Omar ELkhiam , Mohamed Darouich et Nizar Qabbani ; sans pour autant oublier Moha Oulyazid , Rouicha , Ahouzar et Mimoun Ourhhou pour le Tamazight. Issue d’une tradition et d’un canon distincts de la poésie destinée au support écrit, la chanson porte la trace des éléments suprasegmentaux et expressifs tels que la prosodie qui l’inscrivent dans l’oralité.
Dans cette étude , nous n’allons pas expliciter toutes les dimensions des rapports qu’entretient la chanson avec la parole en particulier et la langue amazighe en général ; nous nous sommes seulement contenté dans un premier temps de constituer un faisceau d’interrogations qui pourraient faire l’objet , à l’avenir , de pistes de recherche :.
- quel est l’impact de la prosodie sur la chanson contemporaine amazighe?
- cette chanson obéit-elle à une norme linguistique spécifique à la langue amazighe, ou donne-t-elle lieu à d’innombrables transgressions ?
- faudra-t-il explorer les différents rapports qu’entretiennent la langue amazighe avec certains instruments musicaux ?.
- quelles sont les composantes sonores de cette chanson? Et par quel instrument est-elle dominée ?
- la langue de la chanson amazighe est-elle une représentation socioculturelle, propre à une société ? Faut-il énumérer les valeurs qui lui y sont rattachées et les enjeux qu’elle enclenche et active ?
- Quels rapports cette langue chantée entretient-elle avec les thèmes abordés, expliqués, commentés, pour être enfin livrés aux auditeurs ?
2-l’importance culturelle de la parole et de son émetteur constitue la pierre angulaire de toute création poétique dans la société amazighe ; le poète assume un rôle, à la fois complexe et important dans son environnement, par la liberté d’expression dont il jouit et le pouvoir de la parole qu’il incarne ; ce pouvoir se trouve renforcé par la musique pour le démarquer ainsi des autres « confectionneurs « de mots comme les conteurs, les annonceurs, les narrateurs et les charlatans…
Il est le transmetteur de la culture orale et le manipulateur des mots et de leurs sens, sa parole est souvent destinée à provoquer des actions et des réactions sur ses récepteurs.
Le poète est porteur d’une mission citoyenne qui lui confère un nombre d’attributs et de qualités :
-il est à la fois poète et sociologue, confident, conseiller, moraliste, psychologue …
- il est l’historien, l’historiographe, le conservateur de la mémoire collective de sa société et le généalogiste des familles de sa tribu.
- il est le médiateur des conflits et tensions intra-familliaux et extra-familliaux , initiateur et témoin des traités et accords de réconciliations qui se contractent entre parties en litiges ( cf. tada « la col lactation » ).
- il est l’animateur culturel de la plupart des cérémonies sociales : baptême, circoncision, mariage …
- il est le linguiste, le grammairien-normativiste , le sémanticien , possédant la capacité de produire , de comprendre , d’assainir la langue des impuretés régionales et d’interpréter les sens qui se cachent derrière les mots.
- Il est le rhéteur qui sait manier la parole et jongler avec la vérité et le mensonge tout en usant des moyens de persuasion rationnels (logiques) qui mènent au raisonnement syllogistique et déductif pour instruire et informer son auditoire .Ensuite, il est investi d’un autre pouvoir langagier capable de plaire au public (humoristique) ou de l’émouvoir (pathétique).
- il est le sociolinguiste, aménageur de la langue amazighe imposant par son répertoire verbal le code épuré et normé.
Pour mettre en relief la notion de l’absence en poésie orale et chantée, nous avons spécifié deux aspects de la composante signifiante et formelle de la langue amazighe , à savoir la rhétorique et l’aspect verbal , qui seront illustrés par des exemples tirés d’un corpus renfermant la chanson amazighe.
III- L’opposition réel // non réel :
A- Rhétorique :
1-le paradoxisme : en général , il s’agit de lier deux opinions différentes , en apparence contraires; en rhétorique , on lui préfère le vocale « paradoxe « qui veut dire (para, contre et doxa, opinion). ; elle se définit comme une opinion, ou une affirmation qui vont contre l’opinion commune (doxa) et les habitudes de la pensée ; par son emploi, on cherche à créer des oppositions par une formulation qui paraît illogique. Il se rapproche de l’antithèse, de l’antinomie et de l’antonymie pour opposer deux idées contraires ou mettre en rapport deux extrêmes :
(1) may rix ddunit , yufit ddwam n wakal
je préfére la mort à la vie
(2) yusin d tabarda , ur d usin tarikt
ils ont emporté la barde au lieu de la scelle
(3) a ddunit ur yi itrit ula t awwtti d a lmut
la vie me repousse alors que la mort ne s’approche nullement.
(4) ussan , ca n iġimi ur t issin
il ne sait ni trêve ( position assise)
ussan , ca n ibbddi ur t issin ( position debout )
il ne sait ni répit
(5) yawin d tillas
ils apportent les ténèbres
yawin d tifaw
ils apportent les lueurs
yawin d bttu
ils apportent la séparation
yawin d tamunt
ils apportent la reconciliation
yawin d tatssa
ils apportent la joie
yawind imttawn
ils apportent les pleurs
(6) awa cgint trit titrit , nkk acal ay llix
toi tu convoites atteindre l’astre , moi j’ai les pieds sur terre
awa la tmmεt a tafrut , nkk asad ur tyix
tu envisages voler , quant à moi je ne suis pas insensé ;
A la lecture de ces poèmes, on relève des entités contraires : les pronoms de la 1 ère personne (‘ forme du réel) s’oppose à la deuxième personne , forme appartenant au virtuel , au non-subjectif ; pour à la fin élaborer des chiasmes se servant de l’asyndète où on relève l’absence de liaison et la suppression des particules de subordination et de coordination ; comme le cas de . :
ddunit / lmut , i ġmi /ibddi , bttu / tamunt ..
cgint ( toi) / nkk ( moi) , titrit ( astre au ciel ) / acal ( terre )
afru ( voler , oiseau ) , asad ( être sur terre).
2-l’antilogie : ce mot évoque ce qui échappe à la raison , à la logique tout en résistant à une explication rationnelle ; en rhétorique , il traduit la Contradiction ou l’ incompatibilité entre deux idées ou deux opinions dans une même phrase ou un même texte. Elle amplifie une idée ou un fait jusqu'à l'exagération , ce qui ne la distingue pas de l’hyperbole ( cf . poème (7) : l’eau remonte la montagne au lieu de la descendre ; la logique veut que l’eau descende en cascade vers le bas ).
L’antilogie appartient au paradoxe quand elle renforce cette contradiction du langage ou d’idées qui met en opposition le rationnel et l’irrationnel pour faire apparaître un défaut de raisonnement.
Pour le couple rationnel / irrationnel, quelques remarques s’imposent :
- le rationnel désigne en général ce qui est conforme à la raison , compatible avec ses règles et ses normes, quant à l’irrationnel , il est une notion marquée négativement ; il suppose une négation du rationnel qui se présente comme contraire et incompatible avec la raison..
- On se trouve donc en présence de deux domaines régis par le conflit et la menace de l’un pour l’autre.
Exemples :
(7) han agwd aman εaydn ulin , la tεayadn i jbl a mi ycan ixf
l’eau remonte vers la cime de la montagne , au lieu de descendre ..
(8) yusi rbbi asmun isrs it gg-wul
Dieu a pris la bien-aimée pour l’installer dans mon coeur.
(9) mr d at ggan ijdad amazzan inyra x , ad as ssawadn awal i way trix
et si les oiseaux redeviennent .des messagers entre nous , pour faire parvenir le message à celui que j’aime.
(10) ammas wul inw ay ymmġ uzggar …
C’est au milieu de mon cœur qu’a gérmé le gigibier
3- la métonymie : ( et sa variante , la synecdoque )
C’est une figure qui consiste à désigner un objet ou une idée par un autre terme qui est lié au premier par un rapport logique et de contiguïté: la compréhension se fait grâce à une relation de cause à effet, de contenant à contenu, de partie à tout, du symbole à la chose, de l’objet à son utilisateur, de l’auteur à son œuvre, et de la matière à l’objet…..
(11) yyr d adar ġur i ( partie adar »pied » d’un tout le corps )
rends-moi visite…
(12) rbbi may tεnit a yul ( partie ul « cœur « d’un tout le corps )
mon amour se porte-t-il bien ?
(13) ad sbr x i wħbib inw is iy itira wul ( partie ul “ coeur “ d’un tout le corps de la bien-aimée )
il est pardonné , mon amour , parce que je l’aime …
(14) yusind tabrda ur d usin tarikt ( tabarda « « la barde « pour l’âne , tarikt « la scelle « pour le cheval « )
ils prennent l’âne pour le cheval…
4- la méronymie : proche de la métonymie, elle est une relation sémantique de partie à tout. Entre deux éléments, un méronyme A d'un mot B est un mot dont le signifié désigne une sous partie du signifié de B. ; dans les exemples (11) .(12) et (13) , on doit dire que ul et adar fonctionnent comme des méronymes du corps d’une personne que le poète aime., de même que le rapport établi entre titrit « astre « et iynna « ciel « dans l’exemple (6).
5-l’hyperonymie :un hyperonyme est un terme dont le sens inclut celui d'un ou de plusieurs autres(mot -générique).
(15)mun d izmm yufa c uma bnadm d ac iġdr
faits- confiance au lion , l’homme te trahira..
l’animal est un hyperonyme du lion izmm, qui s’oppose à l’espèce humaine bnadm.
6-l’Apostrophe : Dans le discours, une apostrophe consiste à interpeller l'allocutaire ou l’interlocuteur. Il s'agit d'adresser la parole à quelqu'un animé ou inanimé, à l’aide de la particule a. « ô « .
(16) a ddunit , a yaytma , a yaslm , a rbbi , a yils , a yaqmu ...
7-Syllogisme : raisonnement déductif formé de trois propositions, deux prémisses (la majeure(a) et la mineure(b)) et une conclusion(c), qui est déduite du rapprochement de la majeure et de la mineure.
(17) (a) ullah al d aggan x yini x is lli x ġr wa dda ira wul
(b) a tiwirya la tsħillil
(c) rεb a-gga uħbib inw idda ittu yi.
(a) je jure par Dieu que je suis en compagnie de mon amour
(b) le rêve n’est que mensonge
(c) mon amour est une terreur, il m’a quitté.
Souvent et dans d’autres passages , on peut rencontrer l’enthymème : forme de raisonnement dans laquelle le syllogisme ((a),(b) et(c) se trouve réduit à deux termes, l'antécédent (a) et le conséquent(c) , autrement dit : la majeure(a) et la conclusion (c) .
8- La personnification :cette figure consiste à évoquer un objet ou une idée sous les traits d'un être humain. C’est-à-dire on attribue des propriétés humaines à un animal ( ex.(19) , les oiseaux transmettent la parole) ou à une chose inanimée (objet concret ou abstraction , ex(18) l’amour aveuglant )) que l'on fait parler, agir, à qui l'on s'adresse etc... ; elle s’apparente à l’anthropomorphisme qui fait prendre à un objet les caractéristiques d’un être humain., caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines qui s’étendent à d'autres formes de vie, à des objets, voire à des idées. Aussi , le zoomorphisme ( qui se définit comme la tendance à attribuer à quelque chose des caractéristiques animales ) est une forme d'anthropomorphisme, car présenter un homme qualifié de cruauté et d’animalité , c'est attribuer une attitude humaine à un animal ou l’inverse..
(18) iεma yi abadad
l’amour m’a aveuglé
(19) mr d at-ggan ijdad amazan inyr ax ad as sawadn awal i way trix
si les oiseaux deviennent des messagers pour se charger de transmettre les messages à celui que j’aime.
9-Syllepse : un mot est employé à la fois dans son sens propre et son sens figuré.
(20) ad ax yadr wacal ( terre ou tombeau )
être inhumé, être enseveli
(21) acal n llħd
la terre du tombeau
(22) yufi t ddwam n wacal
je lui préfère , à la vie , la pérennité de la mort
(23) ils inw ma dis itmmut , mad awal a wr iqqimn
J’ai perdu la langue, est-ce ma langue est morte ?, ilis , langue , est-il un organe de la parole(awal) , voire de la phonation et de l’articulation des mots ; ou bien , s’agit-il tout simplement de la langue en tant qu’outil de la communication. ?
10-La métaphore: c'est une comparaison sans terme comparatif, la forme la plus condensée d'image. Cette assimilation directe du comparé et du comparant peut créer des images surprenantes et d'une grande densité.
(24) a yaslm iqqur wasif …annaay c id ttyur
la rivière s’est vidée de son eau , ce qui a rendu le poisson victime de la convoitise des rapaces.
(25) waxxa nbda tadfi at qqim inyra x
Même si on se sépare, l’entente doit continuer
B l’aspect verbal : les modalités aspectuelles du réel ( concret) et du non réel (abstrait)sont dénotées par des formes verbales des thèmes de l’accompli (l’accompli rapporte un fait achevé , précis) et son corollaire inaccompli ( qui rapporte un fait non achevé avec des valeurs de la durativité et de l’iterativité) ; alors que le non réel , dont le contenu est virtuel , traduit des valeurs du futur , éventuel , probable , conditionnel …( exemple de ad suivi d’un verbe à l’aoriste ):
(17) (a) ullah al d aggan x yini x is lli x ġr wa dda ira wul
(b) a tiwirya la tsħillil
(c) rrεb a-gga uħbib inw idda ittu yi.
(a) je jure par Dieu que je suis en compagnie de mon amour
(b) le rêve n’est que mensonge
(c) mon amour est une terreur, il m’a quitté.
Une première lecture fait dégager l’opposition du réel , avec les formes de l’accompli : da aggan x ( la variante de l’inaccompli en contexte négatif) yini x ( accompli),lli x (accompli)ira ( accompli) , et du non réel , par l’emploi des substantifs : tiwirya la …, rεb.
Quant à la deuxième lecture, elle reprend les stades syllogistiques déjà signalés :
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