l 'emprunt et variations grammaticales

                                  

                                             L’emprunt et variations lexicale et grammaticale :

                                              Une approche comparative.

                                                                                                         

Colloque «  le substrat amazigh de la culture marocaine » , Fés 10-11-12,mars .2005.   

 

     Le tamazight a intégré dans son système  linguistique  plusieurs mots étrangers : parmi lesquels on trouve les mots français , espagnols …et surtout les mots arabes qui constituent une partie non négligeable du lexique amazighe ; d’abord , parce que ces deux langues appartiennent à une même famille linguistique ( le chamito-sémitique ) et aussi , elles sont en interaction et en contact permanents , ce qui a favorisé l’emprunt    de part et d’autre .

L’emprunt ne doit pas être saisi comme cette volonté de pureté de la langue , ni comme sa protection du changement et de l’évolution , mais une source d’enrichissement et d’osmose entre deux systèmes linguistiques en place.

Ainsi , il y a lieu  d’examiner   les conséquences linguistiques des deux langues en contact ; au cours de leur évolution historique , les deux systèmes sont entrés en contact les uns avec les autres provoquant ainsi une situation d’interférence linguistique , basée sur une interpénétration et une influence mutuelles manifestées par des emprunts lexicaux et grammaticaux .Concrètement et sur le terrain , cela se traduit par l’apparition de nouveaux mots adaptés à la phonétique de la langue emprunteuse , de nouvelles tournures de phrase structurées selon sa syntaxe et de nouvelles expressions idiomatiques calquées sur la langue limitrophe ..De ce fait , l’interférence  se produit à tous les plans des langues coexistantes et à tous les degrés : domaines lexical , morphologique , phonétique et syntaxique ; elle se réalise , au moins , pour deux raisons  (1) :

-         la géographie : les deux langues sont parlées dans des territoires proches et contigus , de telle sorte que les locuteurs entrent en communication les uns et les autres et finissent par intégrer à leur parler les traits issus de chaque langue .

-         le statut sociolinguistique : l’une des langues connaît une domination symbolique et un rayonnement culturel , politique , économique …très importants et dépassants les frontières géo-linguistiques  , ce qui pousse alors les locuteurs à sentir le besoin de s’initier à cette langue et  à l’apprendre.

 

Notre intérêt portera , principalement , sur les influences de l’amazighe exercées sur l’arabe dialectal tout en privilégiant les domaines de la syntaxe et de la grammaire ; quant au lexique , il a bénéficié de pal mal de travaux lexicographiques ( cf .M.Chafiq, 1999) et comparatistes portant sur les deux systèmes de langue en étudiant à la fois les phénomènes d’hybridation , d’emprunt  et d’aires de convergence d’une part ; et de l’autre , les mélanges dans des situations plurilingues ; surtout que l’arabe et l’amazighe ont connu , à travers des siècles , un état d’interaction et de coexistence pacifiques et non pas une coexistence conflictuelle , soumise à une dynamique diglossique .

Le contact des langues a été longtemps considéré comme un ensemble d’enjeux linguistique , culturel , social et politique : il est harmonieux jouant sur la complémentarité ; et conflictuel , interpellant à la fois les usagers de la langue  et les responsables politiques ; sans pour autant mettre l’accent sur la place du contact linguistique et socioculturel dans une théorie de la variation et du changement .

 

I-Grammaire et syntaxe :

      a-l’ordre : ce procédé est un élément qui a une importance capitale , il distingue entre des langues à ordre fixe et des langues à ordre libre ; celui –ci est considéré comme écart stylistique révélant l’intention du locuteur de mettre en vedette une unité lexicale afin d’attirer l’attention de l’interlocuteur à l’aide de la thématisation et de la focalisation .

(1)   i wryaz a mi cix lflus

l-rrajl l-mmn εtit lflus

c’est à l’homme à qui j’ai donné de l’argent

 

(2)   u ma tudrt , ur illi x mi

u ma lmεica , ma kayn εlac

quant à la vie , ne vaut pas la peine d’être vécue

 

Ces tours usuels dans les deux parlers nous mettent en présence de deux stades de l’évolution syntaxique : un stade expressif , pré-grammatical qui , pour exprimer une sensibilité affective , recourt au style ou à la prosodie ; et un stade grammatical , logique .

      b- le redoublement : est encore un des procédés issus du langage affectif ,  comme le diminutif , et qui a évolué pour devenir un outil grammatical formant l’aspect inaccompli en amazighe ; ex : la ikkat «  il frappe » .

Le redoublement de l’une ou de deux consonnes du radicale concerne une catégorie de verbes quadrilitères dont la base est souvent onomatopéique avec un schème comme c1c2c1c2 ou c1c2c1c3 ; ex :

              Drbz «  bâcler un travail » , drdb «  dégringoler «  drdz , drdg «  piétiner « dγdγ « concasser «            .

      c- la négation :  les deux parlers expriment la négation par deux particules         , selon que la négation porte sur le prédicat verbal ou non-verbal :

-         la négation est discontinue où le verbe se trouve encadré par les deux particules de la négation :

                ur –verbe- c                              ma-verbe-c                                                                           walu                                             walu

                                                                                        hdd

                                   hdd

    

 (3) ur iddic    , ma  mcac  «  il n’est pas parti « 

        ur iddi hdd , ma mca hdd  , «  personne n’ est parti « 

 

-         le signifiant de la négation est continu : les deux particules négatives sont juxtaposées  ex : uridd et maci .

(4) uridd nta , maci huwwa   «  ce n’est pas lui « 

Il faut noter l’existence d’un adverbe exceptif   exprimant une valeur restrictive : xas , hlli  , γir «  seulement « 

           (5) ur issin xas i tyta , ma ka yεrf γi l-ddrb  “ il ne sait que frapper “

            (6) uridd xas mddn a mi ur iεdil lfal “ il n’y a pas seulement les gens dont l’augure est mauvais . »

hlli , comme adverbe , détermine un verbe , un nom et il se caractérise par sa déplaçabilité .

           (7) hlli ad ur tεawad ihzmin

            (8) ad ur tεawad hlli ihzmin  “ seulement ne raconte pas n’importe quoi . « 

       d- l’interrogation : quand l’interrogation est totale , on utilise (ma) is  et wac :

           (9) (mad) is idda ? , wac mca ?  «  est-ce qu’il est parti ? « 

wac ,  particule interrogative , est une variante de is  , le plus souvent coexiste avec elle pour traduire un pléonasme à but expressif  ,

          (10) wac is idda ?  “ est – ce qu’il est parti ? « 

ca est un autre composant de l’interrogation et qui n’admet pas d’expansion , le prédicat verbal est toujours à la 2ème ,3ème personne ( singulier et pluriel ) .

          (11) tccit sa ? kliti ci ?  «  as – tu mangé ? »

combiné avec is –wac  , l’élément ca acquiert sa valeur pleine de «  chose « .

Quand l’interrogation est partielle , elle est rendue par des interrogatifs comme : mani-fin-pourquoi , milmi-fuqac-quand , zi mi – mnin –d’où ….

     e- le verbe :

- Le dérivatif ttu sert à  exprimer  la valeur du passif ;, l’arabe marocain  , sur le modèle amazighe , le prépose au verbe .

         (12) ittunza , tbaε , «   il a été vendu  « .

- il faut noter aussi l’apparition de l’auxiliation pré-verbale ayant des valeurs aspectuelles et temporelles comme   lla – ka , d ad –γa .

et des auxiliaires d’aspect : qqim-bqa , kkr-nad , ns-bat , kl-qyyl , as – ja …

et aussi du temps :daba , af-lqa , ttux-kan …

-         les verbes supports : ittuty-tah , tffu-tsab … est une classe de verbes  restreints lexicalement ; ces outils grammaticaux sont d’anciens verbes pleins  et qui se sont vidés de leur sens propre , sous l’effet de la grammaticalisation , pour enfin devenir  de simples exposants aspectuels et temporels.

   f- le déterminant : l’indéfini  wahd(el) , à l’origine nom de nombre : numéral  , est devenu un outil grammatical exprimant l’indétermination , sans variation du genre , imitant pour cela la structure amazighe

          (13) wahd lwld  , yun urba , un garçon

                  wahd lbnt , yun trbat , une fille .

  g-l’adverbe : on trouve des modalités quantitatives exprimant la totalité :  qqah-kulci  , l’addition  zayd-εawd ,  et des modalités temporelles répétitives εawd ddix- zad nnit.

  h- les unités propositionnelles : ces unités s’emploient en remplacement d’une proposition entière, on les classe comme suit

     1-unités logiques qui servent comme réponse à une question :

            

·        yyih , ayh , wah , nεam « oui «  ,  waxxa « entendu »

·        la, ihi  « non » , bnaqs  «  ce n’est pas la peine « 

     2-unités impératives qui regroupent la formule de politesse  εafac «  s’il te plait «  , l’interjection vocative a , aha , haw .

     3- dans une situation de communication , certaines unités établissent un rapport d’approbation , entre le locuteur et son interlocuteur , au sujet d’un fait ou d’un événement  qui est censé être connu de part et d’autre afin d’attirer l’attention de l’un des partenaires de la communication   : hqqa –qli  «  rappelle-toi «  , yak  «  n’est-ce pas «  , cuf  « regarde «  , awraaji «  dis-donc « .

     4-ordres :        axa chak  «  tiens ! » , xaracεndak «  attention « , yallah «  vas-y «  , iwa «  ensuite « .

    5- formules de malédiction : lεza nnc  , tiqqat nnc  «  sois maudit « 

    6-les injures : dans une querelle verbale , elles sont associées à une gestuelle pour constituer des formules figées : lεza ya «  souhait de mort «  , tixt a  «  saleté «   , ddrit a «  mauvais enfant «  , lwil a «  objet de lamentation «  , lεift a «  objet de dégoût «  , tamara ya  «  misère «  , ssayba «  fille publique «  , lfajra «  prostituée «  , nnayba «  lâche «  .

  I-unités émotives : ttffu , onomatopée imitant le crachat , xzitixx nnc «  merde «  , ahhiy «  ô malheur «  .

  j- unités diverses : mrhba nnc , hlal ac «  il t’es permis «  , hram ac «  il t’es défendu «  , sahhit «  bravo » , sjjd «  est-ce vrai «  .

 

  Il découle de ce tableau comparatif la naissance et la construction d’une inter langue , système linguistique intermédiaire entre l’amazighe  et l’arabe marocain , capable d’établir l’intercompréhension et la communication entre les amazighophones  et les arabophones ; cette inter langue se caractérise par un lexique arabe et une syntaxe amazighe .

 

II-Style et variation(2) :

 

Aux phénomènes de la variation linguistique ( lexique, phonétique , syntaxe ) s’ajoutent les attitudes sociolinguistiques qui relèvent d’un comportement vis-à-vis d’une langue et elles sont souvent l’expression de luttes sociales subtiles et difficiles à gérer et à justifier ; (3) ex : les langues de prestige et les alternances codiques .

Le terme variation est à prendre dans le sens qui lui a été réservé par les études sociolinguistiques : elle est définie en fonction de la dimension sociale et stylistique , identifiée à des situations de communication ; et non en fonction des dimensions géographique et historique..

En plus de l’emprunt lexical , il existe des emprunts dits de prestige   dont la fonction consiste à exprimer  la familiarité , la proximité avec la langue et la culture voisines . ex (4)

        (14) mca fi wtaras  «"  مصيبة (

        (15) drbu warwas „ هاوية"

 

        (16) εtah azfl « سوط »

        (17) chlh aγaras aγaras « استقامة »

         (18)lxdma γir tamara u tixat “مشقة –حزن “

         (19) klalu tiγrad .”اجرة”

Ces unités lexicales empruntées à l’amzighe servent de marqueurs de prestige et de signes socio-culturels traduisant une attitude favorable à l’égard de la langue amazighe , selon une échelle de valeurs subjectives  et des évaluations sociales appliquées aux deux variétés ,amazighe et arabe marocain , mises à la disposition de leurs locuteurs cohabitant et appartenant à une communauté multidialectale et multilingue 

En général , les attitudes ou présentations s’expriment à travers une grille de stéréotypes et    de préjugés ethniques , régionaux ou nationaux ; elles sont des images schématiques , réductrices et souvent évaluatives qui se ramènent à des traits physiques , psychologiques , moraux et comportementaux ; elles remplissent des fonctions régulatrices :

-         elles sont des instruments de défense contre l’angoisse et l’insécurité qui se manifestent dans la vie quotidienne , dans l’économie et dans la politique ;

-         elles sont aussi des éléments stabilisateurs de l’individu et de la collectivité  en procurant de la sécurité et en diminuant l’angoisse .

 

III-Conclusion :

 

Le traitement du contact des langues dans des sociétés plurilingues doit s’inscrire dans une perspective sociolinguistique favorisant la paix des langues tout en mettant en évidence les phénomènes de calque , d’interférence et d’alternance codique . De ce fait , la promotion du bilinguisme arabo-amazighe passe inéluctablement  par l’enseignement de la langue maternelle des locuteurs  et ensuite par l’apprentissage de la langue limitrophe : lorsqu’on sous-estime et on dévalorise la langue maternelle minoritaire et dominée , on crée de facto , chez ses usagers   un sentiment de malaise et un conflit interne conduisant à une insécurité linguistique ;  de même , en apprenant la langue du voisin , on arrive à connaître ses besoins , ses aspirations , et on apprécie de  même coup sa culture et ses valeurs . Par contre , le monolinguisme reste réducteur et procure une  « vision  du monde « rétrécie et canalisée par le prisme d’une seule langue .

 

                                                                              Ahmed Bououd , Université Hassan II –Ain

                                                                                                       Chock , Casablanca .

 

 

1-notes :

   1-le calque est un type de formation lexicale qui s’opère en transposant un mot ou une construction d’une langue dans une autre , par simple traduction littérale.Il résulte parfois de la confusion de deux référents correspondants chacun à une langue différente et qui dénote souvent , sur le plan psycholinguistique , une acquisition incomplète de l’autre langue  .

   Trois rapports d’interférence sont possibles : le superstrat , l’adstrat  et le superstrat .

  2- la variation est un terme développé par l’ethnolinguistique et par les études sur l’alternance des codes mettant l’accent sur la fonction expressive et stylistique de la sélection des codes en usage   .

  3-les attitudes sont les images qu’on a des locuteurs d’une langue ; ce sont aussi les valeurs subjectives accordées aux langues et à leur variété , et les évaluations sociales qu’elles suscitent chez les locuteurs .

  4- traduction de M.Chafiq.

 

2-Bibliographie :

  

   Bououd A (1990) , grammaire et syntaxe d’un parler berbère .Aît Sadden (Maroc) , INALCO-Paris .

   محمد   شفيق ة اادارجة اامغربية اارباط , 1990.

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Dernière mise à jour de cette page le 12/02/2007

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