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Evolution ou écart : l'accompli "narratif "
Ahmed Bououd, Faculté des Lettres, Ain Chock, Casablanca.
Avant de procéder au traitement de la question qu'on s'est proposé d'étudier, il convient, pour rappel, de commencer par certaines considérations morphologiques73 relatives à la formation du thème de l'accompli (th III). Pour la plupart des verbes recensés, il faut noter le « syncrétisme » des thèmes I (aoriste) et III (accompli) qui présentent un signifiant identique et ne se distinguent qu'à l'aide du contexte linguistique :
r5(I)----- .— irs(llï) "ilest posé"
ny (i)---------- my (ni) "il est monté"
bddlÇj)------ ibddl{lll) "ila changé"
krkb (I)------ ikrkb (III) "il a roulé"
znzn (I)----- iznzn (III) " il a résonné"
Le thème III diffère du thème I par une alternance vocalique en
finale :
yy(\)---------- iyya{\\\) "il a fait"
ddu (I)------- idda (III) "il est parti"
Is (I)---------- Usa ( III) "il s'est vêtu"
kl (I) —*------ ikla (III) "il a passé la journée"
ns (I)--------- insa (III) "il a passé la nuit"
ou à l'initiale :
af(\)----------- yufa (III) " il a trouvé"
ams (I)-------- yums (III) "il a enduit"
L'emploi et la fréquence de l'accompli (th III) dans un récit d'événements vécus, peuvent-ils être considérés pour un parler donné comme une "survivance" d'un état ancien de la langue ? ou
73 La morphologie, étant l'étude des variations de signifiants de mots, est considérée comme l'une des deux disciplines constituant la grammaire, l'autre étant la syntaxe.
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bien une "innovation" qu'a connu le système aspectuel du parler depuis quelques décennies ?
L. Galand (1981 : 107) pense, ajuste titre, « qu'on trouve des innovations plus ou moins parallèles dans d'autres parlers, mais ça ne se recoupe pas exactement. Alors on a le sentiment que dans chaque région, ou bien on n'a pas éprouvé le besoin d'ajouter, ou alors, là où il y avait peut-être des insuffisances dans le système, on a colmaté ».
Ce qu'il faut noter, c'est l'émergence d'un accompli narratif qui a "détrôné" l'aoriste (th I), en se substituant à lui, de ses fonctions qui sont celles du récit, et qui est fort utilisé dans certains parlers du centre et du sud ; autrement dit, l'aoriste, en tant que thème privilégié du récit, n'a plus cette valeur narrative ; il a été remplacé, pour cela, par une série d'accomplis ;
Exemples :
(11.8) ibba, idda (III) yr fas, ittu (III) ur i yudzi sa, ddix (III) yr
bucli
«Mon père, il est parti à Fès, il a oublié de me laisser (de l'argent), je
suis allé voir Bouâli... !
(11.11 ) i/btr (III) cbdlla imun (III) d iyi « Abdellah m'a accompagné. »
(11.12) isayi (III) buclilflus, numz{\\\) nkint d cbdlla ttaksi, nhwwd
(III) yrbabftuh...
«Bouali m'avait donné l'argent, on avait pris Abdellah et moi le taxi, nous nous étions dirigés vers Bab Ftouh... »
(11.13) isrs iyi (III) dinn, ndda (III) yr cbdlla nqqim (III) la
nttzmmac(]a-ll).
« II m'a déposé là-bas, nous sommes allés chez Abdellah et nous nous sommes mis à discuter. »
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Ce qui a retenu notre attention, dans ce court récit, est la quantité d'accomplis à valeur narrative : idda, ittu, ddix, ikb; imun, isa, numz, nhwwd, isrs, rtdda, nqqim...
Par contre, en comparant ce passage, tiré de notre corpus (A. Bououd, 1990) à un passage tiré des textes d'A. Basset (1963) de la fraction d'Aït Ameur, de la même tribu, on constate alors la présence des thèmes de l'aoriste ;
(321) liant (III) /// ist lahl nns la durnt as (III) iyamna hmmu ; yrsnt as (I.III) / yut n tfullust ynt as (I) binssis, ynt (I)..... ; tkkr (I.III)xdiza, tddz (I.III) Ihnna, ty as t (I) / ifassn d ixf ty as (I) tazult, tasy (I) icbann nns d isrwidn , tsïkk asn (LUI) ssabun...
« A ce moment là ses parents entouraient Yamna Hmmu ; elles luiont égorgé une poule, elles lui ont préparé la bouillie (de l'accouchée), elles ont fait ... ; Khdija pile du henné, lui en met aux mains et à la tête ; elle lui met de l'antimoine aux yeux, elle prend les vêtements et les chiffons (de l’accouchée) et les lave »
(347) alli (y) ur-rin iqqn asn (III) ddcut, iddu (I) ; as n Ihkam qrrdndat n Iqadi, ibdu (I) yifsn s txant d nnfqt.
« Comme ils n'acceptaient pas, il leur fit savoir qu'il allait les traduire en justice et il s'en alla ; le jour de l'audience, ils se mirent à genoux devant le cadi ; il rendit le jugement lui enjoignant de lui donner le foyer et la pension ».
Une comparaison inter-dialectale nous offre aussi une fréquence d'aoristes dans une série narrative :
9. inna as : "dd ak amzyagmar"
« Je m'en vais vous le tenir » le rassura l'autre.
10. yamzas agmar, iduft, alliyd ildi aman, yinifwagmar, itlq as, iflt.
« II tint donc le cheval, tout en surveillant son maître ; lorsque celui-ci se mit à puiser de l"eau, le drôle sauta à cheval, lui lâcha la bride et laissa là le voyageur » (A. Leguil, 1985).
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Ce passage nous livre les formes suivantes :
yamzQ), iduft (I), ini (LUI), ifiq (I.III), iflt (LUI).
Un autre passage des mêmes contes débute le récit par un inaccomplià valeur d'habitude, suivi d'une série d'aoristes :
2 - da ittgawar ar ssif, iskr ddlu d izikr,
« II attendait l'été, confectionnait un seau et une corde »
3 - iddu s yan wanu Ma g Ixla, yili g tama n uyaras,
« Et se rendait à un puits qui se trouvait dans la campagne à côté d'un chemin. »
4 - ar iskar is a yakka i mddn ad swn,
« II se mettait à faire semblant de donner à boire aux passants »
5 - ukan wa-nn as tdhr ddrbt, iwt t, ikks as krayusi.
« Et alors celui pour qui le coup lui paraissait faisable, il l'agressait et le dépouillait de ce qu'il possédait».
Nous signalons ici, aussi, la présence de formes verbales à l'aoriste, homonymes avec l'accompli : iskr (LUI), iwt t (I.III), ikks as (I.III) ou distincts de lui : iddu (l),yili (I).
Au regard de ces exemples, on peut avancer que l'aoriste n'est plus le thème de base des séries narratives, c'est l'accompli qui l'a supplanté ; ce remplacement et cette réorganisation du système verbal constituent, à notre avis, un début «d'évolution» du parler des Aït Sadden. La raréfaction de l'usage narratif de l'aoriste se conçoit-elle comme invariant ou une variation régionale, qui a contribué à distinguer ce parler des autres parlers de la même aire géographique ? Ce processus est complètement achevé en kabyle, ce qui a fait écrire à S. Chaker que la forme de l'aoriste est un « archaïsme en voie de disparition [alors qu'elle] conserve une vitalité certaine au Maroc » (S. Chaker, 1983), où des emplois de cette forme sont attestés chez les Ait Sadden, sporadiquement, dans quelques contextes de chants où le verbe prend une valeur optative ou injonctive :
(B.154) ....ak iyy dawtulyiyi (I) dlbazz...
« ...qu'il te transforme en lapin et moi en faucon... »
(B. 15 5) ... a k i d awdx a yacris wattay sx i whbib inw....
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« ....-que je t'atteigne ô branche de théier et que je t'offre à ma bien-aimée. »
Parallèlement à l'éviction de l'aoriste, le parler, pour rééquilibrer et réorganiser les oppositions aspectuelles, a scindé l'accompli en accompli simple (th. III) et en accompli concomitant : l'accompli en se confinant dans un rôle narratif, s'est trouvé dédoublé d'un accompli concomitant, véhiculé par la présence d'une unité grammaticale lia, suivie du thème de l'accompli^III) ; le parler dispose de ce seul moyen linguistique destiné à marquer l'apparition d'une nouvelle fonction.
L'emploi de l'accompli concomitant (lla-th.III), dans un récit, sert d'opposition aspectuelle entre l'accompli (th.III à la forme simple) et l'accompli concomitant (lla-th.III) pour exprimer l'entrée réalisée dans un état, ou l'état résultant d'un procès achevé :
(4.9) nkssm yr dduwarnufa (III) tifratin dlonbatlla scIntQa-lll) « Nous sommes arrivés au Douar, nous avons entendu les youyous et vu les lampes allumées. »
(11.2) ass nna lia nqqim.. (la-III)
« L'autre jour, on était assis....)
(12.1) ass nna mi d caydx zi nbad ... la ddix (la.III) mlaqqax d
usahafi...
« Le jour où je suis revenu de Rabat, j'ai rencontré le journaliste... »
Le mécanisme du dédoublement de l'accompli semble être confirmé dans le parler des Ait Sadden ; la fréquence et la disponibilité de lla-lll permettent d'assigner à ce thème une place à part entière dans le système verbal de ce parler ; si le même processus a connu l'intégration définitive de l'accompli concomitant, pour le touareg, sous le nom de l'accompli résultatif (th.III').; notre parler, ne disposant pas d'un thème spécial, et morphologiquement marqué, s'est contenté de la particule pré- verbale lia, suivie d'un
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accompli (th.III). Tandis que l'accompli (III) s'est spécialisé dans la fonction narrative.
En conclusion, ce qui vient d'être décrit est-il un fait de langue ou un fait de parole ? Les traits particuliers et la différenciation linguistique, auxquels on assiste, relèvent de la parole, c'est-à-dire du choix opéré par les usagers de ce parler ; mais ce choix laisse se dessiner un écart entre une langue, définie comme un système grammatical commun aux locuteurs d'une même communauté linguistique et l'usage qu'on fait de cette langue.
Parler d'écart sous-entend qu'il faut d'abord identifier les frontières entre une langue et son usage, ensuite, si l'on considère l'écart comme un fait de parole constituant une faute (au sens normatif et norme) envers une langue (commune), alors l'usage se comporterait comme un sous-code linguistique.
Cette contribution nous a permis d'assister à la substitution de l'accompli narratif à une forme aoristique, qui a perdu du terrain, et de mettre en évidence les limites d'une analyse morphologique incapable d'apporter des solutions à un problème complexe. Elle présente un intérêt méthodologique quant à l'organisation textuelle du parler : on passe de l'analyse de la phrase à celle du texte ; ce qui constitue une autre approche pour orienter la recherche vers une grammaire textuelle.
Bibliographie
Basset, A. (1963), Textes berbères du Maroc (parlers des Ait
Sadden), Imprimerie nationale, Paris, Librairie Orientaliste
Paul Geuthner. Bououd, A. (1990), Grammaire et syntaxe d'un parler berbère. Ait
Sadden (Maroc), thèse de doctorat, Linguistique, INALCO,
Paris. Chaker, S. (1983), Un parler berbère d'Algérie (Kabylie) : syntaxe,
Aix-en-Provence, Université de Provence. Galand, L. (1981), «Le système verbal du berbère», pp. 97-108,
Actants, voix et aspects verbaux, Actes des Journées d'études
245
linguistiques des 22 et 23 mai 1979, Angers, Presses de - l'Université d'Angers. Lesuil, A. Cl 985). Contes berbères du Grand Atlas, Paris, Edicef.
CAL IRCAM . 8-9 DECEMBRE RABAT 2003
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